• Mercedes avait rempli l’évier avec de l’eau très chaude, trois gouttes de liquide vaisselle rose "parfum des îles". 

    Elle prit une fourchette et se mit à fouetter l’eau de tous ses forces ..

    Pourquoi ? elle l’ignore encore.. 

    C’était pourtant un jour comme un autre, un énième jour de travail dans cette maison de maître occupée par un couple de retraités carthaginois. 

    Ils avaient une fortune colossale, ayant su jouer de la calculette, mais  refusaient d’acheter un lave-vaisselle. 


    Dans le jardin - le parc serait plus juste - un enclos était réservé aux alligators, un autre bassin grouillait de piranhas, et dans la clairière du bois séjournait une meute de loups .

     
    Sur la terrasse ensoleillée, Madame baillait, un roman ouvert à la première page posé sur la table à côté du hamac.

    Monsieur, lui, s’était installé dans le fauteuil d’osier sous la tonnelle. 

    Tout était calme. 


    Mercedes fouettait, fouettait. 


    Les bulles de savon grossissaient et s’envolaient par la fenêtre. 

    Géantes. 


    Mercedes fouettait sans relâche. 


    Les bulles envahirent la cuisine, la terrasse, recouvrirent la tonnelle, avalèrent le bois, engloutirent les bassins, et tout disparut soudain. 


    Certains soirs on entend encore le rire de Mercedes.

     


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  • Il avait reçu l'invitation par mail. Peu de détails. Juste une adresse, l'heure.

    La signature quant à elle, il la connaissait. Un pseudo encadré de deux coeurs. Alors, sans hésitation, il prit un taxi.

    Les ateliers des quais étaient tous reconvertis en lofts, salles de concerts, résidences d'artistes ou lieux alternatifs ..

    A l'entrée, il lui fallut poser sa main sur une colombe - bien à plat - légère apprehension - le jeune homme face à lui sourit, lui prit la main et lui  appliqua un tatouage éphémère en forme d'oeil.

     

    Puis, il l'invita à entrer - pied nus - dans un long couloir , les murs tendus de velours noir, le sol revêtu d'une couche épaisse de feuilles mortes, éclairage tamisé.

    Craquements atténués. Chuchotis…

    Une porte 

    Ebloui par l'intense lumière, il mit un certain temps à découvrir la grande pièce. 

    Blanche. Immaculée. Au centre, une chêvre supportait un long cylindre métallique d'où dépassaient des mains gantées.

    Marcher sur le sol couvert de bled était assez agréable.

    Il souleva le rideau au fond de la pièce et se retrouva face à une bricole suspendue au plafond comme d' autres objets hétéroclites, elle faisait partie d'un mobile géant : un coucou, un laron, un carrelet, une scie de bucheron, trois marteaux, et même un chien.

    L'ensemble mouvant donnait le tournis, la musique associée aussi..

    Un véritable tintamarre.

    Soudain, un pan de mur coulissa donnant accès à un escalier menant au sous sol..

    D'en bas quelqu'un l'appelait…  une voix de femme susurrant son prénom.

    Il descendit lentement, le ciment rugueux des marches ne lui plaisait pas vraiment.

    Il pénétra dans une chambre circulaire entourée de barreaux , au centre la jeune femme comme une chanterelle l'attendait sur un lit dont les pentes étaient brodées d'or et d'argent.

    Il referma la porte à clé.

    12/05/2012 0:33:27


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  • Au secrétariat de la direction du personnel, ils m’avaient tous pris le chou, aujourd’hui !
    Toute l’équipe s’était liguée pour sortir des cartons une vieille revendication au sujet de l’horloge du vestibule.
    Certains réclamaient de la reléguer au placard sans autre forme de procès.
    Un groupuscule plus iconoclaste déposa une pétition pour la voir brûler sur le parking de l’entreprise.
    Les plus anciens de la maison – ceux surnommés « les grognards » -, sans doute par nostalgie de leurs années de jeunesse, proposèrent une solution modérée : mettre en vente la belle comtoise et offrir les fonds au comité des œuvres sociales.

     
    Un peu à l’écart, le veilleur de nuit ne pipait mot.
    Il fixait l’horloge.
    Son regard rempli de lunes, de spoutniks et d’étoiles filantes, il se retourna vers nous et balbutia quelques mots incompréhensibles.

    Le chef du personnel n’en pouvait plus et s’écria hors de lui « on ne va pas continuer à jouer au chat et à la souris ! parlez plus fort Bastien ! qu’avez vous à nous dire ? et qu’on en finisse avec cette histoire ! »

    Bastien, avec une fougue que personne ne lui connaissait, déclama :

    - " il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,
    Et, ces nuits-là, je suis dans l’ombre comme un mort.
    "*

    l’horloge, mon amie, sonne les quarts, les heures
    et à chaque demie me fait croire au bonheur »

     

    *les deux vers en italique sont du poète Albert Samain - extrait du poème "Il est d'étranges soirs"

     

     


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  • Leurs mains tremblantes et molles ne savent plus les chemins du moindre quotidien. 
    Le regard flou, barré de cataracte, ne cherche pas vraiment d’horizons.

    Dans la demi pénombre, ils demeurent à attendre, sans compter les minutes – cadence dérisoire - sans même compter les heures, ni les jours qui passent.

    Quand enfin vient la nuit , leurs pas mal assurés hésitent à les mener jusqu’au pied de leurs lits. 
    Le sommeil viendra-t-il faire oublier ces corps qu’ils traînent comme boulet ?

    Ou l’insomnie sera-t-elle là, compagne scélérate, délivrant au compte gouttes des bribes de mémoire ...

    ...un rire clair d’enfant, doigts dans la confiture, 
    un arbre de Noël, bataille de pelochon, 
    deux vélos dans la haie – apprendre à embrasser-, 
    première cigarette en sortant du ciné, le rendez-vous manqué, 
    la moiteur d’un sexe et son goût délicieux, 
    le voyage à la mer, les pleurs d’un bébé, 
    un soleil d’avril, le parfum de sa peau et le sel sur ses lèvres..

    Perfide maitresse, traitresse, insomnie diabolique

    Que reste-t-il de ces plaisirs, leurs carcasses douloureuses n’en ont rien retenu,

    Seuls, ils pleurent dans le noir et écoutent les secondes.

     


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  • Dans le quartier chic de Duck Key, le docteur Campbell  officiait paisiblement depuis dix ans. 

    Las de courir la campagne à toute heure du jour ou de la nuit, il avait choisi cet endroit paradisiaque de Floride  pour finir sa carrière. 

     

     

    Bien sûr, une certaine  monotonie s'était installée. Renouvellement d'ordonnances pour les personnes âgées, soigner les coups de soleil ou les dérangements intestinaux des touristes et aussi quelques  certificats médicaux pour les activités sportives dans les clubs alentour.

    Un secrétariat externalisé lui prenait ses rendez-vous, et tous les matins il recevait par mail la liste de ses patients du jour. 

     

    Ce samedi un nom l'interpella à 14 heures M. STREICHER. Un étranger de passage sans doute. Pourtant, il avait le sentiment de le connaitre. il refoula cette pensée ridicule et commença ses consultations de la matinée.

     

    Après un déjeuner frugal à la brasserie du Coureur indien , juste au coin de la rue, il revint à son cabinet avec empressement. Une impatience inhabituelle le taraudait. 

    Il ouvrit la porte de la salle d'attente, surpris de n'y voir qu'un canard perché sur une des chaises, il s'apprêtait à rebrousser chemin lorsqu'il entendit  " Bonjour docteur Campbell, j'ai rendez vous à 14 heures, peut être suis je en avance ?"

     

    Se cramponnant à la poignée de porte, il inventoriait divers diagnostics  possibles " hallucinations visuelles et  auditives.. surmenage ? stupide il menait une vie régulière. Intoxication ? il avait diner hier au soir dans un restaurant japonais - le poisson ? les champignons ? .. " .. 

     

    - ne cherchez pas Docteur, vous êtes en parfaite santé dit l'anatidé. Je suis un canard savant. De fait cela peut surprendre un homme ordinaire, mais vous n'êtes pas un homme ordinaire cher ami.

    Auriez vous la bonté de me recevoir, nous avons beaucoup de choses à nous dire.

     

    M. Campbell s'assit sans mot dire, étrangement détendu.

    L'extraordinaire canard s'était posé sur le bureau, tout près de lui et lui murmura à l'oreille :

     

    - j'ai parcouru bien des kilomètres pour vous retrouver, papa ! 

     

     

     

    réponse au défi 161 du site : le défi du samedi  :   http://samedidefi.canalblog.com/


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