• La croisée

     

    Henri était prêt.

    Il avait enfin cédé à ses filles.

    Depuis des mois qu'elles le harcelaient pour qu'il aille en maison de retraite, le jour était enfin arrivé.

     

    Durant la semaine, toute la famille était venue ranger, vider, empaqueter.

    De sa petite maison, peu de chose à garder. Un seul carton contenait ses souvenirs : les photos, quelques cartes postales, le livre de chevet de Marceline son épouse qui l'avait quitté l'année passée. Le reste, il s'en fichait. 

    Quand il avait fallu vider son atelier, le chagrin l'avait envahi. Bien sûr, il n'exerçait plus son métier de vitrier depuis longtemps déjà. Mais il avait gardé ses outils, l'établi, des vitrages jamais posés.

    Il aimait s'y rendre tous les matins, comme si… 

    Maintenant, la pièce était vide, pourtant il y flottait encore l'odeur du mastic.

     

    Henri était prêt depuis l'aube.

    Il avait enfilé son costume du dimanche.

    Sa fille ainée ne viendrait le chercher qu'à dix heures, alors il décida de faire ses adieux au quartier.

     

    Il descendit la rue jusqu'au "Café des Sports". La fenêtre de la salle du fond, il la connaissait bien ! Il ne pouvait compter le nombre de fois où il avait du changer la vitre après les bagarres du samedi soir. Un grand carreau de verre martelé, dieu qu'il était lourd !

    Quand il avait fini, le patron lui servait un verre de vin et trinquait avec lui en bougonnant "j'espère que c'est la dernière fois que je t'appelle !"

    Le bistrot était fermé, un grand panneau "A vendre" plaqué sur la porte. 

     

    Henri tourna à droite dans la venelle du Poilu, la grande maison bourgeoise du Docteur Philipon avait toujours autant d'allure.

    Au dessus de la porte d'entrée, un oeil de boeuf éclairait la volée d'escalier. Quand les enfants Philipon avait cassé la vitre en jouant au ballon, Henri était  venu pour estimer le travail. 

    Pas facile avait -il dit, il faut l'échelle, mais dans l'escalier .. comment faire ? 

    Mme Philipon avait eu peur qu'il ne revienne pas, alors elle l'avait invité à prendre un café, lui avait même coupé une part de gâteau aux noix prévu pour le goûter de l'après midi, lui avait assuré qu'elle paierait tous les suppléments ..

    Ce souvenir le fit sourire. Mme Philipon n'aurait jamais supporté qu'on la soupçonne de ne pas entretenir sa maison, elle avait un rang à tenir ! 

     

    La venelle débouchait sur l'avenue Clemenceau.

    Au numéro 24, il y avait une fenêtre que de toute sa vie il n'avait jamais vu fermée  : celle de Mme Martineau, concierge de son état.

    Tout le monde s'y arrêtait, bon gré mal gré, une fenêtre à confidences, une fenêtre à commérages, une fenêtre à papotages..

     

    Tranquillement, il s'était dirigé vers la place du marché. Aucun étal à cette heure matinale.

    A la vue du bow-window sur la façade de la maison du buraliste, Henri se mit à rire.

    Quelle aventure ! Sa cliente avait voulu créer cette fenêtre originale pour la contrée et rien ne pouvait l'en dissuader. Après maintes discussions  avec le mari, Henri avait réussi à leur trouver un terrain d'entente. Le bow-window n'aurait pas de fenêtres à guillotines, il serait plus sobre que dans les plans de madame . Marché conclu.

    Après les travaux, monsieur était bien fier, personne n'avait une vue aussi belle sur les grands arbres de la place.

     

     

    En remontant vers le jardin des plantes, il s'arrêta face à l'immeuble du Parisien. Les habitants du quartier l'avaient surnommé comme cela , la rumeur disait que le propriétaire  demeurait à Paris mais les locataires ne l'avaient jamais vu. 

    Henri leva la tête pour voir le dernier étage.

    La dernière tabatière sur la droite, c'était bien cela ..

    La chambre de bonne de Marceline.

    Il l'avait rencontré au bal du 14 juillet, puis pendant plusieurs mois ils se retrouvaient le dimanche pour d'autres bals, ou des promenades le long du canal. 

    La neige de février avait donné à Marceline un bon prétexte pour l'inviter à prendre un café chaud dans sa chambre sous les toits. 

    Après l'amour, Ils avaient inventé un jeu. Allongés sur le lit, chacun son tour imaginait une histoire en regardant les nuages à travers le vasistas. 

    Marceline gagnait toujours.

    De cette lucarne, ils regardaient les toits de la ville, bâtissaient leur projet, imaginaient leur maison.

    Marceline rêvait d'une maison toute blanche avec de grandes fenêtres à petits bois, et même - quel luxe- une porte fenêtre donnant sur le jardin ! 

    Leur lucarne .. une bouffée d'émotions lui brouilla le regard. 

     

    Il était revenu chez lui. 

    Il ferma tous les volets, tira la grille devant la baie vitrée de l'atelier, et sortit attendre  sur le perron. 

    Sa fille le trouva assis devant la porte, il regardait les nuages en parlant tout seul .. 

     

    Nous avons vraiment pris la bonne décision, pensa -t-elle. 

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    5
    Vendredi 25 Octobre 2013 à 00:07

    @wlw ... je ne suis jamais partie de We Love Words ... :) merci

     

    4
    wlw
    Mercredi 23 Octobre 2013 à 17:23

    Bonjour, dommage que tu ne sois plus sur we love words, j'aimais lire régulièrement tes textes, tu veux pas revenir?

    3
    Samedi 21 Septembre 2013 à 22:57

    Daniel,

    et chère Lauretta 

    vos commentaires me touchent beaucoup. 

    Il est bien difficile de comprendre la réalité de l'autre .. pourrions nous seulement nous comprendre nous mêmes ? 

    nos souvenirs, les leurs et les votres .. des partages qui enrichissent et qui devraient se transmettre 

    que ce soit quelques mots comme ici ,

    ou par cet art magique de la photo  

    merci 

    2
    LAURETTA 29
    Samedi 21 Septembre 2013 à 22:27

    la réalité des uns n'est pas la réalité des autres,

    mais j'espère que tout au long de notre vie les souvenirs véhiculent toujours avec force l'émotion,

    Merci pour cette forte illustration

     

    1
    Daniel P
    Samedi 21 Septembre 2013 à 09:13

    Merci pour cette belle et grosse bouffée d' émotion.

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