• La faille

    un grand merci à Florence Robert, pour sa bienveillance et son aide 

     

     

    « Or que le vent discret fait chuchoter les chênes 

    Et que le soleil soûle, aux clairières prochaines, 

    Vipères et lézards endormis dans le thym, 

    Couché sur le sol sec, je pense au temps lointain. »

    extrait de «  Le coffret de Santal » Charles Cros 

     

     

     


     

     Pierre - muette espionne -

     mémoire du gouffre du temps,

                     attend sous la lune.

     

     

     

     

    C’est son pays et celui de ses ancêtres.

    Un pays de cailloux et de garrigues.

     

    Un rien qui vaille.

     

    Sauf pour ceux qui apprennent à le lire dans les feuillets du schiste,

    il est de ceux-là.

    Vivre et travailler au pays, cela avait un sens pour lui. 

    Un combat même.

    Mais depuis ce matin de janvier où dans la brume hivernale il l’avait  vue pour la première fois, l’amertume l’habitait un peu plus chaque jour.

     

    Pour l’évaluer, la comprendre, il était revenu encore et encore ..

    Maintenant, elle avait chamboulé sa vie.

    Comme une lèvre dans la pierre grise, la faille lui souriait moqueuse.

     

    Aujourd’hui c’est un jour sans pluie. Il faut le noter car le début de printemps a été gris.

    Gris pâle, gris souris, gris tombal.

    Les nuages s’étaient donné le mot pour rester agglutinés, bouffis, grimaçant sur toutes les crêtes.

    Montres mutant, ils avaient comme un seul homme pissé la pluie, sans retenue, des jours entiers.

     

    Demain sera jour de fête, tous les habitants du village descendront à la rivière.

     

    Ils pêcheront les écrevisses - ils connaissent tous les coins.

    Sur le schiste mauve, les pique-niques seront partagés.

    Les vieilles femmes iront par le chemin cueillir le thym et la menthe.

    Les plus jeunes, tout éclaboussés d’eau claire et de rires, captureront des têtards ou feront des batailles d’eau..

     

    Les filles s’éloigneront sur l’îlot, 

    et dans le parfum des genêts parleront d’histoires de filles comme toujours..

     

     

     Cils au noir rimmel

     regards d’amours éphémères,

     le coquelicot

     

    Mais pour l’instant, il part.

    Il part pour se consoler, ou s’enivrer et ne plus y penser.

     

    Dans le hameau encore ensommeillé, seuls ses pas résonnent sur la petite route.

    Après la forge, il prend le chemin qui mène à la chapelle.

     

    Chemin bleu de schiste

     

    Il marche d’un bon pas.

    Maintenant, ses muscles sont chauds.

    Il aime cette heure où le soleil est encore doux - tout en caresses.

    Il ne porte pas son regard trop loin, juste devant lui pour assurer ses pas.

    il ne se lasse pas des coquelicots,

    Leurs jupes de crépon rouge se balancent au vent, tanguent et se courbent avec sensualité.

     

    Attentif,  il écoute :

    Les bruissements du maquis,

    les trilles, les gazouillis,

    les berceuses et les contes qui se murmurent, se transmettent par les rus et les sources, depuis la nuit des temps.

    le coucou qui répond à l’église,

    et déjà il distingue le sifflement des éoliennes.

     

    Au loin, quelqu’un fredonne une ancienne ritournelle,

    un chant parmi les chants.

     

    Les battements de son coeur rythment sa marche.

    Tout s’assemble en harmonie et le hisse vers la crête.

     

     

        Sous ses pas,

     dans la sente entre les cystes,

     chanson de pierres.

     


     

    La chapelle est à l’abri sous son armée de roches grises hérissées d’éoliennes.

     

    Moulins sans grain.

     

    Il grimpe vers elles. Au sommet, pour lui seul, 

    sous ses yeux : la part du roi. 

    Pour lui seul la beauté de son pays aux premières heures du jour.

     

    Son pays tout plissé, tout ridé,

    Sa caillasse chauffée à blanc quand sonne midi,

    Aussi cette colline boisée, un seul feuillage ou un millier…un feuillage qui bruisse, murmure, crisse et craque.

    Un feuillage qui siffle ou ulule 

    Vers l’ouest, un rang de pierres blanches traverse le versant, le mont aux dents de loups - trophées de la sorcière de Ségure.

    Du côté de chez Robert, il entend le berger appeler son troupeau.

    Un petit toit rouge avec un filet de fumée : c’est chez Géraldine, presque centenaire, accrochée à son coteau.

    Vers le sud, les vignes et leur promesses de fêtes.

     

    Ici, il aime les pierres et les gens.

    Ici, tout vit vaillamment.

    Ici s’apprend dans la lenteur.

     

    De l’infinitésimal aux grands espaces des aigles, beauté comme bonté.

    Encore, mais pour combien de temps ?

     

     

    Il tremble de peur, de rage, 

    il tremble et n’arrive plus à pleurer,

    car il sait et n’y peut rien. 

     

    Plus rien.

     

    Car cela arrivera.

     

    La faille est là, béante qui attend son heure.

     

    Mais ce jour là, il ne sera plus de ce monde depuis longtemps.

    Des années ou un siècle.

    Il le sait.

     

    Pourtant, après demain, après la fête,

    il reprendra son poste de travail, ici au pays,

    et enfouira ces barils de déchets nucléaires.

     

     

     

     

     

    Yvette Aroca-Lehre

    Juin 2d018.

    Hameau de Segure, Tuchan, Corbières. France

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    AA
    Mercredi 6 Juin à 11:03

    De la belle écriture...sarcastic

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